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| Contrarié, je quitte le "Café des Sans-Culottes". Ils n'ont rien compris. Comme d'habitude ! C'est rageant d'être en minorité. Surtout sur un thème comme celui-là. Que le sujet ne fédère pas, soit, mais qu'aucun de mes amis n'éprouve la plus petite compassion, c'est plutôt vexant… Bah ! Après tout ce n'est pas la première fois. Défendre la veuve et l'orphelin, la cause des situations perdues, l'avocat du Diable, il faut bien s’attendre à essuyer des plâtres… J'arrive enfin à la maison. Je respire. Le spectacle bucolique m'enchante à chaque fois. Sur les quatre côtés de la maison, deux donnent sur la campagne environnante où pas une habitation ni même le moindre ouvrage en béton ne vient parasiter l'ensemble. Les champs et les forêts s'étendent à perte de vue dans une alternance, harmonieuse, dans un tout rappelant les paysages de bocage qui inspiraient les artistes. Je suis un privilégié, un nanti ! Avoir la chance d'un tel dépaysement sans être loin de la ville et pourtant, quelle rupture avec la société. Loin du tumulte et du bruit, je me ressource. Le panorama est travaillé par les paysans, mes jardiniers de circonstance. Véritables peintres de la nature, ils colorient de leur semence la terre qui se confond dans le tableau d’un vert majoritaire, entre la verdure des pâturages et le vert plus foncé des bosquets. Avec leur tracteur, ils sculptent au gré des saisons, tantôt le colza, donnant une immense mosaïque découpée de jaune, tantôt l'or des blés avant les moissons sans oublier les rivales du soleil, les fleurs de tournesol qui inclinent de la tête saluant au passage l'astre dans sa course. Grâce leurs soient données, ils donnent vie à ce belvédère dont les mutations successives, bien que ressemblantes ne sont jamais tout à fait les mêmes. Cette année, les coquelicots bordent de chaque côté la petite départementale, déroulant pour le plus grand plaisir des yeux, sur plusieurs kilomètres, son tapis rouge à la fantaisie des lacets d’asphalte, interrompus seulement par les petits ponts enjambant le ruisseau. Qu'il est doux, d'intégrer le nid quand d'un seul, la famille entière attend le retour du Père. Moment important pour les enfants, qui au terme d'une journée d'échanges intensifs ont besoin de partager et de confronter leur expérience avec le point de vue du papa. Flore, dès la perception caractéristique de l'automobile, se jette littéralement sur la porte afin d'être la première à l'accueil. Au passage, elle manque de s'affaler sur le carrelage et point n'en faut, elle récidive sur le perron de la maison où elle tombe en force dans mes bras qui la retiennent de la chute. Le frère Christian, dans le chahut mené par sa sœur a compris qu'il s'était fait doubler. Il prend l'allure martiale pour rappeler et imposer sa place d'aîné dans le calme, à l'opposé de sa sœur, attend patiemment à l'entrée du salon. Fredo a du mal à pénétrer dans vestibule tant Flore s'accapare de lui. Au bout de quelques instants, |
Christian n'y tenant plus répond,
Repose-là, à la fin !
Fredo fini par poser Flore et s'approche du grand.
Fredo
Alors fiston ! Ta journée ?
Christian
Papa, il y a Maxence qui m'a déchiré la casquette.
Fredo
Christian
Elle m'a attrapé la casquette par derrière, moi je ne voulais pas la lâcher.
Fredo
Je comprends, c'est la casquette qui a lâchée, montre-moi ça ! Ce n'est pas dramatique, tu demanderas gentiment à Maman de la recoudre. Sinon, ta journée, dans l'ensemble ?
Christian
Ben, j'ai eu des bonnes notes en Français, math et éco. Juste la moyenne en anglais.
Fredo
Christian
Tu pousses un peu, là ! Tu veux dire avant, c'était peut-être ta vedette, mais de nos jours tu repasseras, ça fait ringard.
Fredo
Il vaut mieux encore entendre ça que d'être sourd. Le temps de me laver les mains, de dire bonjour à ta mère et on se voit tout à l'heure, OK !
Christian
Entendu, Paa.
Le petit couloir à l'entrée de la maison sert de lieu d'échange et de communication. Coincé sous l'escalier, l'unique ordinateur relié à l'Internet est partagé par toute la famille. Il n'y a pas de plage horaire attitrée, mais par habitude, chacun a trouvé ses horaires.
Pendant que Fredo retire son courrier électronique, Christian vient lui poser une question embarrassante.
Christian
Dis, Papa, la maîtresse nous demande de trouver une comparaison.
Fredo
Ah ! A quel sujet ?
Christian
De la société.
Fredo
Un thème en particulier ?
Christian
La maîtresse expliquait que dans les sociétés occidentales et modernes, la production voire la surproduction atteint un seuil telle que le chômage est devenu structurel …
Fredo
Donc inéluctable… Rajoute-t-il fatidiquement.
Christian
Elle nous demande de trouver une image, une expression parlante de cette situation.
Fredo
Fait lui un dessin caricatural.
Christian
Je ne sais pas dessiner et encore moins les caricatures !
Fredo
Voyons, tu pourrais dessiner face à face, d'un côté une cheminée d'usine bien noire, un gardien en casquette interdisant l'accès au parking à l'aide d'une barrière baissée et en face, des bureaux avec le logo de l'ANPE et une file de personne qui s'allonge le long de la rue.
En titre bien gras tu préciserais, " l'ANPE recrute ".
Nadia, la maman passant par là
Nadia
Ouais ! Si le gamin la joue provoc d'entrée, il finira au chômage en salle de perm.
Fredo
Je trouvais intéressante l'allusion directe au chômage.
Nadia
Ouais ! Et un mot pour le délégué qui a eu la trouvaille.
Christian : Le sourire malicieux
La bonne inspiration, S'iiil Voooouuuuus P lait, Madame !
Nadia
Fredo, le gamin ne joue pas. Il n'est pas non plus avec tes potes au café du "Sans Culotte" ! C'est sérieux.
Fredo
A nous y voilà.
Christian : Avant que les choses ne se gâtent.
Papa aide-moi simplement à trouver une représentation symbolique
Fredo
Une métaphore quoi.
Christian
Pourquoi pas !
Fredo hésitant.
Il faudrait trouver une image qui nous renverrait un condensé de notre société.
Fredo lit l'incompréhension dans l'air expectatif du gamin. Agacé, il se demande alors, par où il va commencer ? Comment lui expliquer des notions compliquées, clairement, précisément en restant concis ? Tout en restant neutre, c’est mission impossible pour le militant !
Christian
Ton idée éventuelle devra être cohérente.
Fredo : Sans hésitation.
Ca y est, je là tien. Une fusée !
Christian
Une fusée ? C’est ta réponse Papa.
Fredo
Ouais, avec la fusée, on peut expliquer bien des concepts.
Christian
Ca tient la route au moins Paa!
Nadia
Je m'attends à tout. Question concept, la dernière fois que tu m'en présentais un, je trouvais la réforme des 35 heures venant tout droit du XIXème (siècle).
Fredo
Tu abuses chérie ! Le sentiment /
Nadia : coupant la parole
Si peu. Monsieur en mal de Zola pense que tous les Ministres du travail ont l'opulence de la redingote bedonnante des patrons à la barbe odorante des cigares de havane et le cerveau assujettie à leur chapeau haut de forme !
Eh bien ! Cool, t'as fini ? Je ne peux te répondre en quelques mots, cela implique de nombreuses théories économiques qui se contredisent au passage d'ailleurs !
Christian
Mais quand tu râles devant le poste de télévision à propos de la structure qui entretient le chômage tu réponds, <<structurellement l’addition est toujours pour les mêmes aussi >> Je supposais que tu savais !
Fredo dans quelle embrouille me mène le fiston.
Ups ! Pour expliquer la théorie du chômage il faudrait bien plus que les articles de ton quotidien habituel. Les théoriciens eux-mêmes ne sont pas tous d'accord car le chômage cristallise des forces opposées tout en étant la résultante. Comment dire simplement ! A t-elle parlé de la partie économique, abordé le volet politique et social. Par exemple, a-t-elle parlé de la pression énorme qu'exerce le chômage sur les populations, sans compter son instrumentalisation par le pouvoir et les tenants du capital.
Christian
Je ne sais toujours pas ce que veut dire structurel !
Fredo
Qui découle de l'ensemble ! D'après cet article, l'automatisation à grande échelle, l'optimisation de tous les processus des différentes phases de travail, de la conception à la fabrication jusqu'au transport. Quand la somme de tout cela est faite, à l'aide de péréquations du genre, on divise la production par le nombre d'heures des salariés, on obtient une moyenne de production qui est bien supérieure à la moyenne d'il y a 20 ou 30 ans. Donc, pour faire vite les économistes en déduisent qu'il faut moins de main d'œuvre, du coup, il n'y a pas assez de travail pour tout le monde !
Christian
Au contraire, c'est formidable, on peut travailler moins pour produire plus, c'est un progrès.
Fredo étonné :
T'as tout compris ! Hélas, eux aussi mais pas pour les mêmes motifs.
Christian
Mais alors, pourquoi ne traduisent-ils pas le progrès en confort pour les travailleurs ?
Fredo
La lutte des classes mon petit. Tu vas l'aborder subtilement un jour en cours. Du moins je l'espère, car les réformes de l'Education Nationale écartent de plus en plus les Sciences Economiques; ne les enseignants que pour les séries 'Techniques et de Gestion', alors qu'à mon sens, ces matières-là devraient être généralisées au même titre que l'histoire et la géographie.
Christian
Lutte des classes ! Ne sommes-nous pas tous sur le même vaisseau ?
Fredo
Tu l'as dit, le vaisseau va illustrer mes propos. D'abord, tous les hommes n'ont pas forcément le même intérêt et encore moins un intérêt commun aux choses qui nous entourent.
Christian
Bon, mais pourquoi de classe, et pourquoi ne voudrait-on pas le meilleur pour les autres dans la mesure que c'est le bien commun qui devrait prévaloir, enfin c'est ce que dit la maîtresse de religion qui nous demande par ailleurs de transmettre le bien autour de nous pour un monde meilleur soit disant !
Fredo
Et doucement, une question après l'autre. Ca y est ! Dès qu'on parle société, la religion n'est jamais loin. La religion est un acteur majeur qui essaye de tirer son épingle du jeu.
Christian
Je comprends de moins en moins. Tu insinues quelque chose sur la religion ?
Fredo embêté maintenant par la naïveté du gamin.
Le rapport entre humains est complexe, s'il y a un aspect qui a transcendé l'histoire c'est bien la lutte pour le pouvoir. Sous des formes diverses, même la religion y a contribué malgré la bonne parole des évangiles. Mais j'aborderai plus tard le rôle de la religion.
Imagine la fusée. Tous les occupants naviguent vers une cible commune et bien qu'ils partagent le même sort quant au contenant (le vaisseau) et à la destination (le but), n'en partagent pas moins leurs différences (contenu et rôle)
Christian
Et nous, notre étage ?
Fredo
Voilà ! Ha, je nous oubliais, la partie réservoir. Cet étage, de loin le plus gros.
Christian
Ouais, le plus important alors !
Fredo
Disons le plus convoité, un silence, pour sa main-d'oeuvre.
Christian
Nous avons un pouvoir d'influence alors ?
Fredo
Penses-tu ! Toute la stratégie consiste à un leurre encore plus gros que la fusée. A la différence des autres organes qui ont un fonctionnement autonome entre eux, nous, nous n'en avons aucun malgré le fait qu'ils aient absolument besoin de nous sans exception.
Christian
Aucun aucun ?
Fredo
Pratiquement. Enfin les droits se sont nettement amenuisés jusqu'à l'aliénation !
Christian
Mais pourquoi ne sommes-nous pas en position de force si nous sommes tant convoités ?
Fredo
L'illusion consiste à nous faire croire en permanence que nous sommes dépendant d'un système qui nous est tombé, sur la tête, comme ça !
Christian
Des autres étages ? Nous n'avons pas d'autonomie ?
Fredo
En partie seulement, mais ils ont bien plus besoin de nous qu'il n'en a l'air !
Christian
Mais alors nous pourrions nous affranchir et entrer dans une phase de collaboration comme entre associés par exemple !
Fredo
Juste garçon, mais c'est pourquoi, ils utilisent des subterfuges. Ils ont l'art et la manière de mettre en place des stratégies et des doctrines qui nous maintiennent la pression.
Christian
Quel est notre étage dans la fusée ?
Fredo
Le plus bas.
Christian
C’est le premier alors ?
Fredo
Non, il n'a pas de numéro !
Christian
Pourquoi ?
Fredo
Parce qu'il arrive qu'on s'en débarrasse. Après un temps. Non je blague.
Christian
Tu exagères tu ne crois pas, tu vois tout négativement !
Fredo
Je t'explique : Le réservoir c'est celui des 'énergies'. Quel que soit le niveau d'exécution ou de décision dans la fusée, l'énergie est indispensable. Présente partout, elle permet aux services des étages supérieurs de fonctionner.
Christian
Mais si nous sommes l'énergie, comment comprendre qu'ils aient autant le dessus dans cette fusée ?
Fredo
Il y a une trentaine d’année, l’Etat assurait encore la régulation entre le PATRONEF et les producteurs d’énergie. L’écart à ce moment-là, entre la moyenne des 100 plus puissants du PATRONEF et celle du Réservoir était d'une quarantaine, aujourd’hui elle est de 1000. Ce résultat démontre le creusement des inégalités, alors qu’avant, nous avions le sentiment d’être dans le même vaisseau, nous avions l’impression de partager la même mission aujourd’hui ça n’est plus du tout le cas. Pis encore, la nouvelle idéologie mise en place lentement va bien plus loin que cela. Les domaines qui étaient en dehors du champ spéculatif comme l’éducation, le sport, le patrimoine génétique ne le sont plus. Le PATRONEF a tout fait pour étendre la mondialisation à tous les étages. La stabilité ne sera plus assurée par l’Etat mais par l’équilibre des marchés dans une concurrence saine et non faussée. Là aussi il faut préciser, " non faussée " pour les grands groupes mais " faussée " pour les petits salariés qui se prennent de face et de manière imposée la concurrence de la main d’œuvre à meilleur marché de nos amis du secteur Est.
Christian
Comment comprendre, pourquoi la concurrence de la main d’œuvre ne touche pas les étages supérieurs.
Fredo
Parce que les grands groupes ont des avoirs partout aussi bien ici que dans le secteur Est. Comme ils recherchent le profit maximum à tout prix, ils ont intérêt à ce que le coût de la main d’œuvre baisse. Et de le faire baisser partout afin d’obtenir une harmonisation profitable, ils s’arrangent pour que le nivellement se fasse par le bas.
Christian
C’est terrible, ils dressent les individus les uns contre les autres !
Fredo
Je ne te fais pas dire. Du coup, la pression est telle, comme un jeu de domino, tous les secteurs non marchands tombent dans la spéculation. Un jour mon enfant, dès la naissance, tu paieras l’air que tu respires au prétexte que ce bien commun ne t'appartient pas, Un étage se le sera approprié. Oubliant que par définition, l'air appartient à tous et donc à personne en terme individuel ou catégoriel. Mais on te prouvera par une formule que le marché aura tous les droits d’en tirer profit, au prétexte que tu contribues à sa pollution, il est normal que tu paies pour un air qu’on te distribue dépollué.
Christian
Mais j'imagine que dans leur logique, c'est bien de pouvoir spéculer avec l'air, l'eau, le génome, après tout, si le système peut accumuler et dégager des recettes c'est bien pour la société qui a besoin de croissance et de nouveaux débouchés.
Silence…
Non ?
Fredo
C'est la fuite en avant. C'est comme la drogue. Elle engendre l'accoutumance, le manque, la frustration, il faut en consommer, encore et encore. Le problème, c'est que nous sommes embarqués dans un vaisseau qui trouve son équilibre de fonctionnement dans le toujours plus, plus vite, plus loin. Ce qui est un avantage, tant quand on est loin d'atteindre le but, hélas, depuis peu, l'accélération est exponentielle et l'heure d'arrivée au stade ultime est proche. Si nous ne changeons pas de cap ni de vitesse, l'objectif de la fusée va nous "péter" à la figure.
Le point de non-retour va être franchi et à ce stade, c'est un mur qui nous attend.
Christian
Mais que faire alors ? L’air étant de plus en plus pollué il faudra bien le dépolluer ce qui entraînera un coup financier ?
Fredo
Quand bien même, la société mettrait la main au porte-monnaie pour lutter contre la pollution ou la dépollution. Le Grand PATRONEF se plaindrait du coup d'exploitation très élevé et du mauvais rendement financier en retour. Pourtant, en ce moment même, 20% de l'astronef détient 80% des richesses produites ça n'émeut personne à leur étage. Je veux dire par là, les profits dégagés de la dépollution iraient dans la poche des sempiternels profiteurs, exploiteurs autorisés d'un système capitaliste effréné.
Christian
Mais, il n'y a que les grands groupes et les multinationales qui peuvent mettre la main au porte-monnaie pour des infrastructures aussi lourdes.
Fredo
En raisonnant de la sorte, tu joues à plein dans leur logique. L'histoire se répète, mais ne se ressemble pas. L'amnésie est la force du pouvoir et l'allié des puissants. L'Etat est le régulateur, le dépositaire et le garant d'une société démocratique. C'est lui qui construit et emprunte sur le long terme, au-delà des délais que ne peut supporter le privé. Grâce à lui nous avons des écoles, des hôpitaux, des transports, de l'énergie, des administrations pérennes, des institutions... Tout cela profite au plus grand nombre tout en gardant l'accès abordable aux citoyens. Maintenant, nous confions tout cela au privé, qui désire un retour sur investissement à très court terme voire moyen terme et là, casse sociale. Creusement des inégalités.
Christian
Mais, l'Etat ne peut pas s'occuper de tout !
Fredo
Je ne dis pas qu'il doit s'occuper de tout. La dictature Etatique a effectivement montré ses limites. C'est un équilibre qu'il faut trouver et garder. Il y a des domaines à préserver de l'appétit féroce des investisseurs cupides aux dents longues. Nous pourrions définir dans une charte internationale les secteurs communs à préserver de toutes spéculations financières et commerciales. Une espèce de Constitution supra nationale, qui défendrait le patrimoine humain universel. L'équivalent des Droits de l'Homme, mais appliqué à des secteurs économiques sauvegardant l'homme de sa propre exploitation.
Christian
Quels sont ces secteurs économiques en question !
Fredo
La santé, le logement, l'éducation, les retraites, l'énergie, les transports la génétique, l'accès au travail, le droit aux ASEDIC, … La liste n'est pas exhaustive, ce serait à l'humanité de la définir en dehors de toute pression.
Christian
Mais ce sont des secteurs énormes.
Fredo
Et alors, la fusée appartient à tous. Il faut des règles communes. Actuellement, l'organisation de la fusée se privatise et tu n'en captes pas le bouleversement. Tu as une vision acceptable de la situation parce qu'elle te permet : De te déplacer, de te soigner, de te loger, de t'alimenter… mais as-tu pensé un seul instant, que ce sentiment de justice tout relatif n'est basé que sur ton porte-monnaie. Ce n'est pas toi le citoyen, mais ta valeur financière qui fait la différence. Du coup, l'exploitation qui peut en ressortir d'un tel fonctionnement, c'est que les règles s'appliquent différemment selon que tu sois sous le statut d'une "personne physique ou morale". Cela veut dire aussi, que les personnes physiques bénéficient de super privilège dès qu'ils se mettent sous la coupe de "personne morale" statut à qui l'on confère des droits d'exploitation de certains secteurs économiques.
Christian
Mais ce droit est donné à tous ceux qui veulent investir.
Fredo
Non, disons une possibilité pour certains. Il faudrait que ce soit un droit inscrit dans la charte des droits de l'Homme. Un droit d'accès à l'emprunt même s'il n'y a pas de gage en contrepartie. Mais notre système préfère le simple prêt à la consommation qui aliène l'individu plus que cela ne le rend autonome. Dans ce contexte, la course, la concurrence, la rivalité de chacun contre tous est inéluctable. Diviser pour mieux régner. Ce système vit de nos divisions. Aucune association, de syndicat, de gouvernement, de pays, de religion, ne peut lutter contre le système économique néolibéral qui s'est mis en place dans le cadre de la mondialisation. La planète est devenue un village qu'aucune barrière ne peut plus arrêter, ni sa culture, ni sa distance ou son relief géographique, ni sa langue, ni son système politique économique ou religieux. L'homme a créé une bombe à réaction en chaîne, un système ‘virtuellement réel’ qui s'autorégule par les marchés se propageant par le même vecteur. Amplifiant les phénomènes de déculturation, perte de repères, désertification de zone entière, consommation à outrance, inégalité sociale croissante partout dans le monde où passe cette nouvelle doctrine. Ce modèle devait servir l'homme pour l'homme. Il exploite l'homme par l'homme à une échelle comme jamais on ne l'avait fait.
Christian
Tu voulais me donner une métaphore d'une régulation laissée au seul pouvoir du marché.
Fredo
Imagine, deux équipes de football subissant un entraînement intense. Les meilleurs joueurs de la planète au palmarès impressionnant. Des joueurs professionnels qui connaissent les règles à observer sur le bout des doigts. Leur réputation est telle que ces équipes sont cotés en bourse et sont des acteurs économiques de premier ordre. L'Etat incarné par l'Arbitre, se retire comme il le fait actuellement de la scène économique. Cela va faire monter la pression à un tel paroxysme, que certains des joueurs en seront transformés en bête de combat. Au passage, la pression va doper les finances locales, car les enchères de part et d'autres vont grimper, ce qui fera l'affaire des deux clubs plus la ville gestionnaire du stade, comble pour l'occasion. Les chaînes de télévision paieront des fortunes pour être les premiers à filmer une telle rencontre... Le jour de la rencontre, les meutes lâchées dans l'arène vont s'affronter jusqu'à épuisement total de toutes les ressources réglementaires, puis dans une deuxième phase, de toutes les ressources prohibées mais autorisées par les différents sponsors pour épater la galerie. Les spectateurs en ébullition feront monter les enchères encore d'un cran. La casserole humaine prête à déborder sera survolée par l'hélicoptère de la télé réalité qui commentera l'actualité en direct pour le plus grand bonheur des téléspectateurs. Enfin, il en sortira des vainqueurs déchiquetés physiquement et moralement. Grande victoire à la Pi russe que les médias commenteront comme un progrès : 'Quand l'Etat recule, c'est bon pour les affaires, c'est bon pour le spectacle, il n'y a que des avantages. Les spectateurs témoins exaltés ne saisissant pas tout de suite la problématique d'une telle dérégulation deviendront les acteurs actifs de leur propre aliénation à un système qui ne les protège plus ; convaincu de l'inutilité de l'arbitre qui bridait les rencontres sportives.
Ca en dit long. Quand l'Etat recule, les requins avancent, autrement dit la loi moderne de la jungle économique.
Car en raisonnant de la sorte, le génome humain, l’air, l’eau, sont toutes des valeurs marchandes. Ce qui fait l’essence même de la vie sur terre est phagocyté par le jeu économique. L’homme serait transformé au point où sa façon de vivre, de percevoir, d’imaginer, de penser serait vidée de son sens pour devenir un maillon consommateur du superbe marché dont le moindre clignement des paupières se traduirait par un flux financier. Un battement de cœur imprévu affolerait les boursicoteurs. Ton souci ne serait plus l’avenir de ton prochain, ni même ton devenir, mais tout simplement une compensation d’idée matérielle d’un bien-être et de confort qui n’améliorera que superficiellement ta vie. Ton bonheur suspendu à des chimères qui ferait celui des Marchands du Temple Libéral.
Tout devient enjeu, concurrence dans les marchés potentiels et cette formidable accumulation captée ne revient plus à la société, donc il n’y a plus de redistribution. D’ailleurs cette redistribution est vécue comme un frein même par nos médias et leurs pseudos intellectuels. Manque à gagner ! Manque de compétitivité ! Tu vois, déplacer une fusée vers son objectif sert plus le PATRONEF que le reste.
Christian
Mais il est carrément sinistre ton tableau !
Fredo
Je souhaiterais finir sur une note d'espoir. C'est vous, les jeunes qui allaient avoir un challenge à relever d'une incroyable difficulté. Vous allez être soumis à tous les effets qui ont été initiés par les dernières générations. Surpopulation, pollution, perturbation climatique, pénurie énergétique et alimentaire, surproduction, surconsommation, maladie. Sans oublier, l'étique, les philosophies dont les repères vont être mis à mal par les nouvelles découvertes scientifiques à des cadences infernales comme le clonage, la manipulation génétique, sans parler des guerres qui seront menés préventivement pour assurer la sécurité des pays riches et surtout des riches de ces pays; des attaques NBC (Nucléaire, Biologique, Chimique) par un terrorisme exacerbé par la violence engendrée par un système inhumain.
Christian
Elle est où ta note d'espoir Papa ?
Fredo
L'espoir est dans la contrainte environnementale, d'accord ou pas d'accord, vous serez contraint par une fusée incontrôlable, imprévisible devenu instable et hostile. Vous vous fédérerez et trouverez un consensus, une alternative à ce modèle, je le souhaite, de plus, cela ne se fera pas sans douleur. Souviens-toi, sous peine de désintégration au contact du mur. Le futur modèle est peut-être déjà né, enfin je l’espère. La Décroissance. Modèle raisonnable qui remet tout en cause. Ce modèle à ceci de positif, il ne part pas d'une idéologie de classe, de religion, de race mais simplement de la fusée Terre, qui nous fait vivre. Elle sera le centre de notre modèle et de nos préoccupations. Tout sera pensé pour son respect en fonction de ses limites. De ses limites, nous créerons les nôtres, afin qu'elle puisse à son tour nous supporter comme de bons invités.
Nadia
C'est l'heure du souper. Alors, ou vous atterrissez, ou vous partez refaire le monde.
Christian
On va d'ja manger !
Fredo
Moi, j'srais bien parti refaire…
Nadia
Pardon !
Fredo
Non, c'était un test ! Le ventre a eu raison de bien des dictatures, que celle-là peu attendre un repas.
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Septembre
2005
Fraction Entité Populos.
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