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Comme
de nombreux soirs, je me dépêche d'aller faire un petit tour au "Café des Sans-Culottes".
J'aime retrouver là, quelques camarades de bar et d'échanger des nouvelles de
l'actualité. J'aime aussi l'ambiance qui y règne, chargée de symbole, dégagée
notamment par les scènes d'Eugène Delacroix. Peintre romantique dont les fresques
murales donnent au cadre la ferveur des luttes solennelles qui ont marqué l'histoire
émancipatrice de l'individu pour devenir le citoyen modèle qui allait servir l'Europe.
Toutes les couches populaires sont mêlées. La fréquentation hétérogène de l'endroit
donne lieu certains jours à des joutes verbales dignes des dialogues à
la AUDIARD.
M'approchant du comptoir, je salue à la cantonade.
Marco battant les cartes salue d'un hochement de la tête. Toujours prêt à jouer, en groupe ou seul quitte à y laisser sa chemise.
Hervé, les lunettes rivées à son journal, lève à peine les yeux quant à Dominique c'est le seul qui m'accueille avec le sourire d'une fin de journée bien remplie. "Ciao Fredo !"
Hervé proteste voyant que je parcours le journal au-dessus de son épaule. "Râle pas, je lis juste les gros titres".
"Un leader lycéen condamné à cinq mois de prison avec sursis...".
"Eh bien ! ils n'y vont pas par le dos de la cuillère."
Hervé : "Quoi ?"
Moi : "Rien !"
Hervé : "Quoi rien ?"
Moi : "rien je te dis !"
Hervé qui s'énerve : "Comment ça rien ? d'abord M'sieur à l'indélicatesse de lire par-d'ssus mon épaule, du coup m'interrompt, fait des remarques à voix haute et quand j'te demande de répéter, y me répond rien ! T'es né pour me gonfler toi !"
Moi : "Cool, faut pas s'énerver, c'est pas bon pour ta tension !"
Hervé : "J't'en cause de ma tension".
Marco posant les cartes, lui coupant la parole : "Fais attention à ce que tu vas dire".
Hervé à Marco : "Tu vas pas t'y mettre toi aussi".
Dominique à Hervé : "Tout doux le grincheux, la soirée fait que commencer".
Hervé lâchant le journal : "Puis zut, tient, t'a qu'à le lire, LE JOURNAL".
Moi : "Mais il est susceptible ce soir."
Dominique : "Avec des pincettes".
Marco : "A prendre avec !".
Hervé : "Monsieur, avec un M majuscule"
Moi : "Monsieur,"
Hervé : "S'il vous plaît".
Moi : "Fredo, mets une tournée, sinon il va nous faire un caca nerveux".
Hervé reprenant le sourire : "V'là qui est mieux".
Dominique : "Je me disais aussi".
Marco : "Une belote ?…"
Dominique : "Ok".
Hervé dont l'expression du visage était passé de l'agacement à la décontraction : "Ok".
Décidément je me dis que ça ne tient qu'à un verre !
Me plongeant dans le journal, ma lecture est vite attirée par un des gros titres du jour, la condamnation de l'un des leaders du mouvement lycéen poursuivis après les manifestations contre la loi Fillon, a été condamné, mercredi 1er juin, à cinq mois de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Paris. Il devra, en outre, verser 500 euros de dommages et intérêts à un fonctionnaire de police.
Moi : "Les gars écoutez ça, un des jeunes lycéens en a pris pour son".
Hervé d'un ton sec ne me laissant pas finir coupant la phrase : "comportement".
Moi : "Tu trouves ça normal ?"
Hervé : "Et le p'tit gars l'a peut-être cherché".
Moi : "Quoi ?"
Hervé : "Le jeune en question, a déconné !"
Moi : "Attends, c'est ça toute ton analyse ?"
Hervé : "Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le journal".
Marco à Fredo : "Tu y étais toi ?"
Moi : "Bien sûr que non".
Marco : "Alors discute pas".
Moi : "Mais enfin, c'est un jeune, et beaucoup dans son cas son mineur".
Marco : "Mineur ou pas, ce ne sont plus des gamins, puis il y a outrage à agent".
Moi : "Et alors, dans les moments là ça fuse".
Marco : "Ce n'est pas une excuse, faut se contrôler quoi".
Moi : "Tu sais pour être bien placé que ça fuse de partout et que tes collègues en tenue ne sont pas non plus des enfants de chœur".
Marco avec un léger sourire : "Peut-être, mais les collègues comme tu dis, eux font leur travail".
Dominique : "Qu'est-ce qu'elle a à revendiquer la jeunesse, ils ont la belle vie, ils ne travaillent pas, ça ne pense qu'à draguer, le cinoche, et empoisonner la vie des parents".
Moi : "C'est toi le célibataire endurci qui dit ça, justement je crois entendre mes parents".
Hervé qui se concentrait sur la partie de cartes : "T'as raté ta vocation !" Hervé à la volée, "OK, il nous joue le sketch de l'avocat. Eh, au cas où tu ne l'aurais pas compris, il y a une loi, un tribunal, un jugement rendu dans les règles, y a pas de lézard."
Moi : "Vous êtes dans votre confort les gars ou vous avez oublié une partie de vous-même"
Dominique : "Bois ton verre au lieu de dire des stupidités".
Moi qui commence à bouillir : "Mais enfin, ces jeunes-là, vous vous êtes mis un peu à leur place ? Vous croyez que c'est amusant d'aller dans la rue. Il faut vraiment en vouloir, vous ne croyez pas ?".
Marco : "Ne soit pas naïf, nous avons été jeunes avant eux".
Moi : "Et alors, tu t'amusais à provoquer les flics peut-être ? C'était ton passe-temps, je parie ?"
Dominique : "Arrête tes sarcasmes tu veux !"
Moi : "OK, voyons, d'après-vous ces jeunes sont désoeuvrés, provocateurs et graine de voyou n'est-ce pas ! En attendant, ils ont été mis en garde-à-vue et mélangés avec des auteurs de droit communs, ça ne vous choque pas ?"
Hervé : "C'est dur pour tout le monde, si on tolère et on laisse aller c'est l'anarchie quoi".
Marco : "La loi, c'est la loi, c'est la même pour tous". C'est encore plus dur pour ceux qui travaillent et qui y laisse la santé, alors si je dois plaindre quelqu'un, c'est le travailleur.
Hervé : "Ils feraient mieux de s'adonner à leur réussite scolaire au lieu de manifester, c'est pas de leur âge ".
Moi : J'ai du travail à faire pour ramollir la cervelle de ces trois-là.
"Bon, j'admets, il n'est pas normal que des jeunes de leur âge ne soient pas au lycée, qu'ils manifestent, qu'ils prennent à partie les forces de l'ordre. Il est normal que la loi s'applique de manière impartiale ".
Puis silence. La partie de cartes continue, sans aucune allusion. Au bout du comptoir, sur le mur perpendiculaire le célèbre tableau de DELACROIX avec Mariane, le drapeau tricolore à la main exhortant les défenseurs des barricades de la Commune, face aux assaillants en uniforme, intervenant pour rétablir l'ordre dans la Capitale. Au bout de quelque temps, n'y tenant plus.
"Vous connaissez l'histoire de Gavroche de Victor Hugo ! oui, sur le tableau là-bas, le gamin à la casquette avec un pistolet dans la main. Ce gamin, doit avoir l'âge de ceux qui sont jugés en ce moment. Quel pouvait être son avenir à cette époque-là ? L'école était réservée aux couches sociales aisées. Les individus de la France d'en bas n'avaient pas d'avenir et ne vivaient qu'au jour le jour. L'exploitation d'un monde libéral était maximale. Pourtant, cette période d'insurrection, va lui donner l'énergie du surpassement, il va pouvoir se projeter vers son destin.
Hervé : "Facile, il n'avait rien à perdre".
Moi : "Calomnie, il a mis sa vie en jeu".
Dominique : "C'était probablement un idéaliste victime des circonstances".
Moi : "Il est certains que pour les milieux aisés et la justice de l'époque, ce jeune, était comme nos lycéens d'aujourd'hui, un perturbateur.
Quand les perspectives de l'avenir s'amenuisent et que l'alternative n'existe plus rendant impossible tout progrès social, alors l'histoire répète ces gavroches qui nous rappellent que les lois sont faites pour être dépassées par ceux qui en sont victimes."
Marco : "Tu veux dire que la faute en revient à la Société ?"
Moi : "Que la justice fasse un exemple pour dissuader les prochains soit, mais notre devoir de citoyen est de remettre les choses à leur place. Nous devons de rappeler à nos élus que cette violence n'est pas le résultat d'une génération spontanée mais qu'elle est une réponse à une violence symbolique encore plus implacable, plus insidieuse, plus cynique que jamais, en fourvoyant et en préconisant le chacun pour soit, en faisant passer la réussite par l'individualisme. En cassant au passage le lien social et la solidarité des plus défavorisés on leurre toute une jeunesse qui culpabilise de n'être que le résultat du milieu populaire qui l'a enfanté."
Juillet 2005
Fraction Entité Populos.
(site Alius Vox http://www.aliusvox.com)
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